ENA : 60 ans !




Il y a tout juste dix ans, l'Ecole Nationale d'Administration célébrait son cinquantième anniversaire.

Pour l'occasion, le quotidien Les Echos confiait à ses anciens élèves la rédaction du journal du 9 octobre 1995.

J'attendais les retours des lecteurs. Ni le lendemain, ni le surlendemain. Aussi j'écrivais à Nicolas Beytout, alors Rédacteur en chef.




Monsieur,

J'ai admiré ce monument très français que constitue à mon sens Les Echos du 9 octobre.

J'y ai également lu un message clair, cohérent et justifié sur lequel je m'attendais à trouver des commentaires, très partagés, de la part de votre lectorat, d'autant que vous en avez réintroduit la possibilité.

Je les ai cherchés hier et aujourd'hui tant il me semble que l'on doive une réponse à une élite qui se présente aussi mal aimée, aussi mal comprise - mais quelque peu décalée également.
A défaut, je vous livre le mien, s'il ne vous paraît ni trop impertinent ni trop peu pertinent pour figurer dans vos colonnes.

Je vous prie, Monsieur, d'agréer l'expression de mon attentive considération.

François-Noël Tissot
Conseil en identité
Londres, Naples, Paris




Mon commentaire paraissait quelques jours plus tard, tronqué de son propos introductif.
Je le rapporte ici dans son intégralité.



Tel Ministre plénipotentiaire représentant Paris à Londres revient en France défendre des intérêts privés britanniques ; beau retour pour cet investisseur qui vient de s'attirer la collaboration médiatique de ceux-là même qui "peuplent les allées du pouvoir et accèdent aux positions dominantes" de ce pays.
Pédagogie par l'exemple ? Monsieur le Conseiller référendaire à la Cour des Comptes peut faire l'article sur les avantages qu'un ancien élève de son Ecole sait offrir à un entrepreneur, justifiant de tripler ou quadrupler son précédent salaire.
CQFD : il conviendrait que le principal employeur actuel de cette élite, l'Etat, en "relève massivement les traitements... dont la médiocrité est la cause essentielle du pantouflage".
Adroitement, c'est sur le champ du Quotidien de l'Economie que s'expriment ces "serviteurs de qualité" et "dévoués" à "l'intérêt général" et "la justice sociale", rappelant l'utilité de cette "ambition de profiter des avantages et privilèges hiérarchiques du système étatique actuel".

Que tous ces anciens élèves s'y reconnaissent ou pas, l'analyse est réaliste, le message clair, la communication cohérente.

Le débat est justement placé par les intéressés sur le plan de l'économie.
Comme tout investisseur, commerçant ou "consommateur", le peuple français sera d'autant mieux à même de rémunérer ces compétences - qu'il a déjà, par ses familles et ses impôts, permis d'éduquer et de former - qu'elles lui permettront de tirer valeur.
Sur cette offre de valeur, pourtant, pas un mot.

Ne sait-on parler simplement des enjeux à servir qui permettraient à la maison France de mieux produire de la valeur pour notre monde, de mieux en vivre, et notamment de mieux rémunérer ces grands administrateurs - dès lors encore plus prisés par nos contemporains du monde entier ?

Sait-on, par exemple, en France, concevoir les investissements collectifs, tels que l'éducation, la santé, les politiques familiale, du logement, sociale et industrielle, comme des outils cohérents qui assurent à chacun moyens et avantages à contribuer au bien être les uns des autres, et qui constituent - en même temps, peut-être de ce fait - un avantage concurrentiel dans les échanges internationaux ?
Sait-on, en France, encourager le développement d'entreprises capables de permettre à nos contemporains du monde entier d'accroître la valeur qu'ils produisent ainsi les uns pour les autres ?
Sait-on, en France, valoriser le processus démocratique comme un moyen d'exploitation de l'intelligence collective au service de la chose publique ?
Sait-on, en France, faire de la fonction publique une richesse nationale ?

Si tel n'est pas le cas, les Français paient déjà trop cher ; et la souffrance viendra plus tard. La France est un héritage, mais la France n'est jamais acquise. Doit-il revenir à chaque génération la nécessité d'en faire la dure expérience ?

Si tel n'est pas le cas, le génie, l'engagement et le professionnalisme de ceux qui sauront amener leurs concitoyens sur ces chemins de conquête mériteraient des rémunérations sans commune mesure avec les moyens du privé - à quelque école qu'ils aient formé leurs choix de vie.

A cinquante ans d'existence, on est encore jeune, on a acquis de la bouteille, de l'autrorité et de l'influence - et, lorsque l'on a cultivé ces deux qualités qui font une élite pérenne, le courage et l'humilité d'encore apprendre à apprendre, alors on peut encore y croire. N'est-ce pas ?

François-Noël Tissot
Conseil en identité




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